Lettre à André Breton

L'appel du Surréalisme - Photographie - Stéphane Chauvet - Lettre à André Breton - Surréalisme
L’appel du Surréalisme

André Breton

42 Rue Pierre Fontaine

75009 Paris

Le 11 novembre

Mon très cher André

La fébrilité m’envahit car je trouve enfin le courage qui m’a manqué toutes ces années pour te présenter le fruit de mes recherches et entamer une correspondance avec toi.

Lorsque tu as écrit le premier manifeste en 1924, tu as défini le Surréalisme comme suit:

«  Automatisme psychique pur, par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale »

J’ai pu découvrir par moi même que l’Antremonde existe bien. J’ai pris la liberté de baptiser ainsi ce royaume aux confins de la Surréalité. C’est un monde parallèle, étrange, avec ses propres lois et règles, en dehors de toute pensée rationnelle terrestre qui s’ouvre à nous lorsque l’on franchit corps et âme le Styx, le Phlégéton, l’Acheron, le Cocyte et le mince Léthé.

L’ « Unheimlich » (1) de ce cher Sigmund, qui t’as tant inspiré, fut la « porte étroite » (2) par laquelle je suis entré.

En suivant la voie•x des « hasards objectifs », j’ai pu en retrouver une sortie dans le « Liber Novus » (3) de Carl. Je peux maintenant l’explorer à ma guise tout en étant prudent car il est aisé de s’y perdre.

Oui cher André !!! Le merveilleux est toujours beau ! Parfois sublime dans la verticalité de sa chute, mais toujours beau lorsqu’il retrouve son horizontalité.

C’est son aspect chamanique qui me transcende. C’est par les voies spirite et alchimique, celles de l’occidental industrialisé que je suis, que je tente de le provoquer, de le contrôler.

S’oublier et embrasser l’inexplicable, l’accepter de prime abord, puis l’embraser et le fondre dans le creuset est un envahissement. Dans le soufre, le sel et le mercure, dans le silence du cabinet de réflexion•s, dans le crépitement du feu, le bouillonnement de l’alambic, le crissement de la plume sur le papier il surgit. En teintant l’Œuvre de noir, de blanc, de jaune et de rouge, cette materia prima devient l’Or des philosophes, l’Or alchimique.

Le laboratoire alchimique - Photo povera - Stéphane Chauvet - Lettre à André Breton - Surréalisme
Le laboratoire alchimique

Ce que je te présente ici est le fragile fil de soi•e qui m’a permis l’exploration de ce labyrinthe.

Je n’ai pas voulu vaincre le Minotaure. Il m’a semblé plus pertinent de l’apprivoiser, de me relier à lui en lui dessinant des moutons.

Sans lui, sans le danger qu’il représente, sans la fureur sauvage qui l’habite, je serais devenu bien trop imprudent et vaniteux. Peut-être qu’en œuvrant ainsi je m’empêche de le dépasser mais je préfère le risque de la transcendance à celui de l’implacable compétition.

Ainsi je fais le choix du « ET » de l’Amour, de l’oxymore et de la métaphore plutôt que celui du « OU » du marche ou crève!

Tout en érigeant ce « ET » en clef de voûte de mon raisonnement j’ai conscience d’aller à l’encontre de la théorie de Darwin. Cependant je préfère la fragilité créatrice de synchronicités à la compétition mortifère du son des bruits de bottes marchant au pas.

Personnellement j’ai ramené, tu le verras dans ces pages, l’hypothèse d’un Passé, l’espoir d’un Avenir, cette infime parcelle de Temps qui fait le troisième visage de Janus, celui du Présent, toujours insaisissable, même en photographie. La nécessité libératrice de l’Oubli a ainsi jailli du bain de fixateur.

Janus, le Minotaure et les moutons - Photo povera - Stéphane Chauvet - Lettre à André Breton - Surréalisme
Janus, le Minotaure et les moutons

Depuis ton départ pour l’Antremonde, l’Homme accélère sa transformation grâce à la machine.

D’être analogique incertain et multiple, il devient bio-mécanique, binaire, prévisible dans sa chute. La « Vallée de l’étrange » (4) se creuse en Antremonde. Je pense que les enseignements recueillis dans ma quête de l’Identité et de l’Altérité originelles me permettront son exploration.

En effet, je ne veux pas renier les bienfaits matériels de ces technologies mais elles transforment l’homme et le dépassent dans son pacte faustien.

Cela m’interroge grandement. Où sera notre place dans toute cette logique manichéenne et mécanique? Deviendrons-nous des démiurges argentés? Que ferons-nous de nos esclaves? Aurons-nous regagné notre place sur le mont Olympe, enfin réunis et entiers, auprès de Zeus le tranchant? Nos créatures nous poursuivront-elles jusque dans « l’En-fer-blanc » comme l’a écrit Mary ? Entendrons-nous encore la poésie du monde et ses « hasards objectifs » dans les lamentations des laissés pour comptes? Les âmes de ces ombres franchissant la Mère sur ces frêles esquifs taillés dans le seul espoir de simples lendemains qui murmurent viendront-elles nous hanter?

Le zodiaque s’est vêtu de deuil depuis qu’il a quitté les étoiles pour devenir un bateau. Les masques qui nous ont tant inspiré sont devenus des fantômes en devenant des trophées !!!

 

Memento mori Erwin Schrödinger - Photo povera - Stéphane Chauvet - Lettre à André Breton - Surréalisme
Memento mori Erwin Schrödinger

Plus que jamais la Surréalité est devenue une urgence vitale

Comme tu l’avais écrit dès 1924 :

« Je crois à la résolution future de ces deux états, en apparence si contradictoires, que sont le rêve et la réalité, en une sorte de réalité absolue, de surréalité, si l’on peut ainsi dire. »

Toutefois, il convient peut-être à chacun de suivre la maxime « Ordo ab Chaos », selon son bon vouloir, selon son bon pouvoir.

Ce val obscure et solitaire est nécessaire pour sortir de la caverne platonicienne, ce ventre géniteur, en traversant l’amniotique « sentiment océanique » (5) qui le ceint.

Quo vadis? - Photographie numérique - Stéphane Chauvet - Lettre à André Breton - Surréalisme

Ainsi les réponses à ces questions ressusciteront de la tourbe dans laquelle elles ont fermentées. Tout comme une solarisation se révélant à la lumière du jour. Au passage, transmet mon plus profond respect à Ray, Claude et Pierre s’il te plait.

Pour ma part, je regagne mon laboratoire et me remets à l’ouvrage.

Comme j’ai déjà hâte de te lire.

Un salut fraternel à notre panthéon !

Bien à toi.

Stefan von Nemau

 

Post-scriptum : Ci-joint quelques images dont la dernière est une allégorie  de ton « acte surréaliste extrême ». Je ne te suis pas sur certains côtés, nous en avons déjà parlé. Je préfère la réunion à la désunion, le bruit des talons hauts à celui des bottes cirées, les cris des jouissances amoureuses à celui des hordes guerrières! La violence est le refuge de ceux qui n’ont plus rien à dire!

Hommage à l'acte surréaliste - Photographies et photomontage numérique - Stéphane Chauvet - Lettre à André Breton - Surréalisme
Allégorie de l’acte surréaliste extrême selon André Breton


Pour aller plus loin : Chi-Ming Lin, « L’étrangeté familière de la photographie », Savoirs et clinique, 2010/1 (n° 12), p. 125-136. DOI : 10.3917/sc.012.0125. URL : https://www.cairn.info/revue-savoirs-et-cliniques-2010-1-page-125.htm


1- Sigmund FREUD, Ecrits philosophiques et littéraires, édition OPUS SEUIL, p 1189 : L’inquiétante étrangeté / Das Unheimlich.

2- « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite » Luc, XIII, 24 in La porte étroite d’André Gide

3 – « Liber Novus » de Carl Gustav Jung

4- La vallée de l’étrange (Uncanny vallée) par le roboticien Masahiro Mori. Cf l’article de Lydia BEN YTZHAK sur https://lejournal.cnrs.fr/articles/petit-detour-par-la-vallee-de-letrange

5- Sentiment océanique : Expression parue dans une lettre de Romain Rolland à Sigmund Freud le 5 décembre 1927: « Mais j’aurais aimé à vous voir faire l’analyse du sentiment religieux spontané ou, plus exactement, de la sensation religieuse qui est (…) le fait simple et direct de la sensation de l’éternel (qui peut très bien n’être pas éternel, mais simplement sans bornes perceptibles, et comme océanique). » Voir aussi l’analyse de Sigmund FREUD dans Ecrits philosophiques et littéraires, édition OPUS SEUIL, p 1459 : Malaise dans la civilisation/ Das Unbehagen in der Kultur.